Supervoid
par Damien Sausset, 2015

Le vide est tout sauf du vide et la perception que nous avons des choses est obligatoirement erronée. Telles sont les leçons qu’il faut retenir des récentes découvertes de l’université d’Hawaï sur un super void caché au cœur de l’univers. Large de 1,8 million d’années lumière, ce « trou » qui aurait dû contenir plus de 10 000 galaxies est un objet trompeur puisqu’en son cœur se cacherait cette fameuse matière noire qui constituerait une bonne partie de la masse manquante de l’univers. En convoquant Supervoid pour titre de son exposition, Nils Guadagnin a évidemment en tête cette aberration quantique. Il faut donc percevoir Supervoid comme une démonstration sur la perméabilité des matériaux, sur la capacité offerte par les éléments de se révéler autrement et sur le fait qu’immatériel et matériel sont désormais équivalents.

Certes, depuis la présentation par Yves Klein du vide comme attitude artistique en 1958 chez Iris Clert, les artistes contemporains ont souvent joué avec cette notion, ou plus exactement avec les propriétés d’un espace dépourvu du moindre attribut, de la moindre œuvre. Si certains percevaient dans le vide une qualité essentiellement métaphysique, d’autres l’ont utilisé comme interrogation radicale sur le statut de l’art et des œuvres. Rien de tel dans Supervoid. Pas de critique cynique du white cube, ni même d’interrogations d’ordre existentiel. Le propos se veut bien plus subtile, plus pop aussi, en d’autres termes, plus métaphorique.

Prenons Sunset Mirrors, nouvel ensemble de peintures sur titane poli. Peut-on encore parler à leurs propos de peinture ? Au lieu de fixer un motif particulier, choisi, voulu tel ses Flat dimensions réalisés dès 2013 à la feuille d’or et qu’on pouvait percevoir comme une réponse amusée - voire outrancièrement décorative - au formalisme des Black paintings (1959) de Franck Stella, l’artiste joue désormais des effets des bains électrolytiques. Le hasard des réactions chimiques génère sur le titane un all-over semi-mat. Sunset Mirror se transforme en objet incertain, en seuil de perception. Telles des miroirs, ces œuvres reflètent bien l’environnement de la galerie tout en maintenant une distance avec le réel. Elles configurent d’invisibles liens avec l’espace, concentrant en leur surface tous les vides qui composent l’exposition et deviennent ainsi des points de fixation du regard. Leurs surfaces à l’aspect irisé allant du blanc au bleu, du jaune au violet, devient image, image incertaine, comme en latence, en attente d’une incarnation. Il n’est d’ailleurs pas étonnant de constater combien elles évoquent aussi ces vues inédites des confins de l’univers livrées récemment par les nouveaux instruments d’Hubble où se mêlent visible et invisible, matière noire et explosions lumineuses. Quant à la logique qui préside à leur séquence de présentation, il convient de la lire comme une mise en crise des grands modèles de l’histoire de l’art récente telle la logique minimaliste et conceptuelle de la sérialité.

Cette volonté de contrecarrer notre interprétation immédiate se poursuit d’œuvres en œuvres depuis son diplôme aux Beaux Arts de Tours en 2008. Filmée dans les grandes plaines américaines de la Tornado Alley, Dust Riot, vidéo de 8 min 25s réalisée en 2015, propose un gros plan de supercellules américaines, tempêtes vectrices de tornades. En refusant de donner à ce motif une échelle particulière et par un cadrage serré, Nils Guadagnin amplifie la tension entre la réalité physique d’un phénomène météorologique et la plasticité surprenante de l’entonnoir des vents tourbillonnants. Là encore la qualité sculpturale du motif devient symptomatique du processus même d’élaboration de ses oeuvres. Contrairement à nombre d’artistes contemporains, le changement d’échelle chez cet artiste ne se réduit pas à une simple dramatisation de la forme ou même l’exacerbation d’un pittoresque kitsch. Les sculptures de Nils Guadagnin sont avant tout des vecteurs d’énergie comme l’avait démontré une de ses premières pièces : Levitation structure de 2009 où une structure carrée semblait flotter dans les airs. Leur nature repose sur un jeu subtil entre vide et plein, visible et invisible. Cyclone Fence (2015) bien qu’inspiré du voyage de l’artiste en 2014 aux USA n’est pas le simple constat d’une forme existante (les barrières cyclones des plaines du grand Ouest américain) ni même le déplacement d’un objet d’un contexte à un autre et ainsi une réponse un peu directe à Dust Riot. Au contraire, Cyclone Fence grâce à l’ajout d’une feuille d’aluminium plaquée sur une bâche devient un « événement » dont l’horizon nous dépasse. Non seulement la fonction de cette barrière est niée, mais elle condense des fictions, des récifs spéculatifs où s’échouent nos imaginaires : pourquoi cette barrière ici ? Comment lire cette bâche paraissant abandonnée par le vent ? De quelle manière sa « transparence » fonctionne dans l’espace d’exposition ? Pourtant, Nils Guadagnin ne cherche pas à convoquer d’histoire particulière, comme en latence et en devenir, ou renvoyant à quelques traits de l’actualité du monde. Elle est simplement là, en creux pour qui cherche à la retrouver.

Si Supervoid s’inscrit dans une réflexion sur le vide, elle est tout autant une exposition sur la lumière. Ses Shell, faux sacs plastiques en tôle de cuivre, ne doivent leurs existences que dans la relation complexe qu’ils tissent avec les autres œuvres par l’entremise des reflets de lumières. La banalité de la forme est contredite par la préciosité du matériau. Là encore, l’œuvre n’est pas un simple déplacement (déplacement d’une forme en plastique dans une autre matière, déplacement d’un objet du quotidien vers un artéfact artistique). L’œuvre Shell s’affirme aussi comme un objet ambigu qui, dans le contexte de Supervoid, devient une métaphore du vide. Le sac ne contient rien, simple enveloppe qui se veut aussi sculpture, c’est-à-dire objet voué à la contemplation. Par ce détournement de la nature de notre regard, Nils Guadagnin amplifie la relation ambiguë que nous entretenons avec l’espace, avec le réel et donc avec l’interprétation que nous avons de notre monde.

Lors de l’annonce de la découverte de ce super void il y a quelques mois, l’un des scientifiques affirmait : « L’univers a donc plus de centres que de bordures. Il est transparent mais non vide. » Par le montage complexe des œuvres, Nils Guadagnin n’affirme pas autre chose et tente par ce biais de faire du vide un arc d’énergie circulant librement entre l’espace et les œuvres. La part insaisissable de nos perceptions est ici mise à mal et nous entraîne vers des promesses vertigineuses : d’autres plans de la réalité seraient sans doute à porté du regard.

Supervoid
by Damien Sausset, 2015

Void is everything but void and our perceptions of things are necessarily wrong. Such are the lessons to retain from recent discoveries of the University of Hawaï on a Super Void hidden in the heart of the universe. 1,8 millions light years wide, this « hole » which should have contained more than 10 000 galaxies is a misleading object as in its heart would be hidden this famous black matter that would constitute a great portion of the missing mass of the universe. When choosing Supervoid for the title of his exhibition, Nils Guadagnin has obviously in mind this quantum aberration. Supervoid has to be perceived as a demonstration on the permeability of materials, on the capacity offered by the elements to reveal themselves differently and on the fact that immaterial and material are now equivalent.

Of course, since the introduction by Yves Klein of void as an artistic approach in 1958 at Iris Clert, contemporary artists have often played with this notion, or more precisely with the properties of a space devoided of any attribute, of any artwork. If some people perceived in void a primarily metaphysical quality, some others have used it as a radical interrogation on the status of art and artworks. Nothing like this in Supervoid. No cynical critique of the white cube, nor even existential interrogations. The intention is more subtle, more pop too, in other words, more metaphorical.

For example Sunset mirrors, new ensemble of « paintings » on polished titanium. Can we still talk about painting? Instead of depicting a particular pattern, chosen, intentional such as his Flat dimensions realized since 2013 with gold leaf and that could be seen as an amused response - almost outrageously decorative - to the formalism of Frank Stella’s Black paintings (1959), the artist plays now with electrolytic baths. The unpredictable result of chemical reactions creates on titanium a semi-matt all-over. Sunset mirror becomes an uncertain object, a perception threshold. Like mirrors, these works reflect well the environment of the gallery while maintaining a distance with reality. They configure invisible links with the space, concentrating on their surface all the voids that compose the exhibition and becoming also focusing points for the eyes. Their surface with iridescent aspect going from white to blue, from yellow to purple, becomes image, uncertain image, like in latency, awaiting for an embodiment. It is moreover not surprising to notice how much they evoke also these unseen views of the universe borders recently revealed by the new instruments of Hubble where are mixing visible and invisible, black matter and luminous explosions. Regarding the logic that leads their sequence of presentation, it has to be read as an interrogation of the big models of recent art history such as the minimal and conceptual logic of seriality.

This desire to thwart our direct interpretation goes from work to work since its graduation at the Fine Art School of Tours in 2008. Filmed in the great american plains of the Tornado Alley, Dust Riot, a video of 8min 25s realized in 2015, proposes a close up of american supercells, storms able to create tornadoes. By refusing to give to these images a particular scale and through the use of a narrow framing technique, Nils Guadagnin amplifies the tension between the physical reality of a meteorological phenomenon and the astonishing plasticity of the funnel of swirling winds. There again, the sculptural quality of the subject becomes symptomatic of the processus of elaboration of its works. Unlike numerous contemporary artists, the change of scale in its practice doesn’t become a simple dramatization of the shape or even the exacerbation of a kitsch picturesque. The sculptures of Nils Guadagnin are firstly vectors of energy like demonstrated by one of his first works : Levitation structure from 2009 where a square structure seemed to float in the airs. Their nature relies on a subtle relation between full and empty, visible and invisible. Cyclone fence (2015) even though inspired by the journey of the artist in the USA in 2014 is not a simple observation of an existing form (the cyclone fences of the great western american plains) nor even the displacement of an object from one context to an other and thus a fairly direct response to Dust Riot. On the contrary, Cyclone fence with the help of plastic sheets covered with aluminium leafs becomes an « event » whose horizon surpasses us. Not only the function of this fence is denied but it concentrates some fictions, speculative stories where end up our imaginaries : why is this barrier here? How to perceive these blankets that seem abandoned by the wind? How works its « transparency » within the exhibition space? However Nils Guadagnin doesn’t seek to bring in any particular story, like in latency and in becoming, or referring to certain recent world events. It is just here, awaiting for whoever who is willing to find it.

If Supervoid finds its place in a reflexion about void, it is as much an exhibition about light. His Shells, reproductions of plastic bags made with copper sheets, find their place in the complex relation that they develop with the other works through the help of the light reflections. The banality of the shape is contradicted by the preciousness of the material. There again, the works is not simply a displacement (displacement from a plastic shape to an other matter, displacement from a daily object to an artistic artifact). The work Shell stands also as an ambiguous object which, in the context of Supervoid, becomes a metaphor of void. The bag doesn’t contain anything, simple envelope also considered as sculpture, which means dedicated to contemplation. Through this diversion of the nature of our vision, Nils Guadagnin amplifies the ambiguous relation that we maintain with the space, with the reality and thus with our interpretation of the world.

During the announcement of the discovery of this super void few months ago, one of the scientists
claimed : « the universe has therefore more centers than borders. It is transparent but not void. » Through the complex arrangement of works, Nils Guadagnin doesn’t claim anything else than this
and tries to transform the void in a bow of energy moving freely between the space and the works. The imperceptible part of our perceptions is undermined here and lead us to vertiginous promises : other plans of reality would be without a doubt within sight.